© Silène Audibert
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On vous donne à lire le texte de Pascale Saarbach écrit pour l'exposition Portare

«Gestes d’humanités» :
tenir le monde, tenir au monde

Pour le troisième volet du projet Scène de Recherche, organisé par le service culturel de l’INSA, Silène Audibert, Elodie Lefèbvre et Marie-Pierre Escudié présentent Portare, une exposition qui invite à reconnaître, à sentir et à penser les liens femmes/nature à travers la dimension tout à la fois éthique et sensible du concept de « fonction phorique »

Soulever le monde :
il faut des gestes, il faut des désirs,
il faut des profondeurs pour cela.1
George Didi-Huberman

Que peuvent les mots et les images sinon rendre visible, lisible, un monde de relations ? Ce sont les multiples liens existant entre les femmes et la nature, que les deux artistes en résidence, Silène Audibert et Elodie Lefèbvre, en collaboration avec l’enseignante-chercheure Marie-Pierre Escudié, explorent et interrogent pour la deuxième année consécutive. Dans le cadre du programme « Scène de Recherche » porté par Cécile Beaugiraud, responsable du Service culturel de l’INSA, ce projet collaboratif en trois actes a débuté à l’automne 2019 avec La Llova, une première exposition inspirée du conte éponyme de Clarissa Pinkola Estès. Tissant progressivement la trame de cet imaginaire du féminin, le dialogue qui s’est ainsi engagé aux confins de l’art et des sciences humaines a été l’occasion de sonder les forces naturelles, libres et instinctives de la femme ; part enfouie, refoulée, mais surtout dénigrée, au sein d’une culture occidentale, où tout ce qui relève de la nature et de la sensibilité se doit d’être pleinement maîtrisé et domestiqué. Par le dessin, la sculpture et le texte, s’affirme au fil des formes et des mots, un « pouvoir-du-dedans », une « puissance invaincue » du féminin qui résiste et révèle un autre rapport au monde que celui qui procède du contrôle, ou pour mieux dire, de l’emprise et de l’exploitation.
C’est ce regard renouvelé sur nos propres relations avec le monde, que les trois artistes chercheures nous invitent à poser. Tandis que l’acte II, intitulé Antre, avait été l’occasion de creuser le silence et d’interroger cette part obscure et intime du dedans - l’espace matriciel comme lieu par excellence de l’hospitalité et de la relation à l’autre -, le troisième et dernier volet du parcours, Portare, poursuit cette réflexion à partir de l’expérience du corps féminin et du concept de fonction phorique, en tant que « forme vécue de la responsabilité ».

L’origine de la responsabilité

Etre porté, tenu, soutenu. C’est là le besoin premier de l’enfant qui vient au monde, et c’est à cet appel primordial que le geste de la mère répond. Théorisée par le psychanalyste Pierre Delion2, la fonction phorique renvoie à une qualité fondamentale de la relation humaine. Tout être qui ne peut se porter tout seul dépend de l’autre, de son accueil bienveillant, de son attention et de sa constante préoccupation3. Pour le psychanalyste Donald Winnicott, c’est par les fonctions de portage (holding), et plus singulièrement à travers le geste de la mère qui porte son enfant, non seulement dans ses bras, mais aussi dans son esprit, que se consolide une sécurité affective essentielle pour l’accession à l’autonomie. Cette « élaboration imaginative »4 de la fonction phorique est importante, dans le sens où répondre à l’appel n’est pas séparable de l’engagement et de la responsabilité. Celui qui porte et prend en charge est responsable pour l’autre.
La fonction phorique comme « forme vécue de la responsabilité », telle est l’hypothèse que pose Marie-Pierre Escudié dans le texte présenté sur le mur de la galerie des Humanités accueillant l’exposition. Dans un cadre plus large, à l’échelle non plus individuelle mais collective, comment ne pas constater, au regard des crises écologiques et sociales, la perte de cette importante qualité relationnelle qu’est la fonction phorique ? Prolongeant les réflexions de son Mani(tex)te, écrit à l’occasion de l’acte I La Llova, Marie-Pierre Escudié inscrit la pensée et l’action écoféministes au cœur de cette question. C’est dans un mouvement « sauvage », travaillé par la peur, la détresse et la colère de léguer un monde en ruine, que les voix écoféministes affirment avec force leurs responsabilités - ou pour le dire avec les mots d’Isabelle Stengers, leur devoir de « répondre devant ceux qui vont prendre en pleine figure les conséquences de ce qu’on a appelé le progrès. » 5

La portée du geste

Porter ce à quoi nous tenons, par le corps et par l’imagination : c’est bien là le travail de l’artiste qui, par son geste, fait voyager les images, les perceptions ; tout un imaginaire susceptible de construire ou de déconstruire les représentations. La métaphore de la « Terre-mère », ou de la « Mère-nature », rappelle ce lien intime et ancestral entre fécondité féminine et fertilité de la terre. La révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècles a cependant substitué à ces représentations organiques et nourricières jusque-là prédominantes, une vision mécaniste et réifiante de la nature et de la femme6 . Un tel changement ne fut pas sans conséquences : là où l’ancienne imagerie jouait un rôle normatif, interdisant de percer les entrailles de la Terre maternelle, la figure d’une nature dévitalisée laissait désormais libre cours à l’exploitation de ses produits miniers, à l’assèchement de ses marais et à la destruction de ses forêts. La possibilité de « pénétrer les secrets de la nature » suggérait par analogie la permission d’une semblable domination de la femme, devenue passive et soumise. Comprendre le lien entre les représentations et les comportements qu’elles impliquent, c’est reconnaître le rôle de l’artiste, capable de produire un imaginaire commun susceptible d’orienter les conduites et les actions. Cette capacité à imaginer collectivement, les écoféministes en ont fait un véritable enjeu. Nous avons besoin « d’avoir de nouvelles images à l’esprit », écrit l’activiste et auteure Starhawk, il nous faut « raconter de nouvelles histoires»7 .

L’image de la femme sauvage, telle qu’elle s’affirme à travers les figures imprimées sur les planches que présente Silène Audibert, participe de cette réappropriation d’une force naturelle instinctive, d’un retour à la source profonde de l’âme féminine dont parle Clarissa Pinkola Estés dans Femmes qui courent avec les loups8 . Cette puissance de vie rejaillit dans le rythme du tracé de l’artiste, dans l’irrépressible envie de suivre ce que le peintre Henri Matisse appelait le « désir de la ligne » 9. Silène Audibert a elle-même évoqué ce moment de vitalité où elle se livre au plaisir de dessiner et de graver les motifs, par série, dans un grand mouvement continu. Sur le papier, les corps nus de femmes aux formes pleines et généreuses attirent l’œil et l’entraînent dans leur progression. Elles avancent, se plient, se cramponnent, se dressent, se cambrent ou s’étirent librement, de manière presque ludique, souvent sensuelle, dans un corps à corps fusionnel avec d’imposants troncs d’arbres noueux qu’elles sont en train de porter. Ce qui trouble encore davantage dans ces images, c’est la dimension tout à la fois sauvage et protectrice de l’acte phorique. Ici le geste fondamental de soutenir ne s’entend pas dans le sens de la lutte et du rapport de force, telle la figure d’Atlas condamné au supplice ; c’est une autre relation au monde et à la nature qui se révèle, une relation résonnante, attentive et inquiète.

L’acte du désir

Il y a toujours, contenu dans la puissance du geste de celui qui se soulève,
la marque du désir. Comme le souligne Pierre Delion, le parent qui soutient l’enfant va transmettre à celui-ci la volonté et la confiance d’affronter l’apesanteur pour se mettre debout. Par le geste du soulèvement, monte - remonte - cette puissance native fondamentale qu’évoque Georges Didi-Huberman : « dans un soulèvement on ne fait encore - mais c’est déjà considérable - que déployer une puissance qui est désir et qui est vie. » 10

Prétention à la liberté, c’est souvent dans une situation d’impouvoir que surgit la force de se soulever. Voilà qui impose de regarder de plus près le corps de la figure féminine sculptée que présente Elodie Lefebvre au centre de la salle d’exposition. Allongée, à demi enfouie dans le sol, elle semble résister pour ne pas disparaître, tandis que des concrétions stalagmitiques s’érigent en « pile d’assiettes » sur son dos et la contraignent à l’immobilisme. A travers la métaphore géologique de la sédimentation résonne entre autres l’« accumulation primitive » dont parle Silvia Federici dans Caliban et la sorcière11, un ouvrage qui a nourri l’imaginaire de l’exposition. Ici les formes et les matières, la résistance du grès chamotté et la blancheur de la porcelaine, rendent perceptible une histoire de l’asservissement des femmes, inséparable d’un système et d’une organisation capitaliste, dont les structures souterraines et invisibles, à l’instar des forces géologiques du soulèvement de l’écorce terrestre, semblent avoir commencé leur lente surrection. Si la figure ne se lève pas encore, elle se met proprement en mouvement : car ce que nous voyons n’est autre que le geste à son état d’émergence. Un peu plus loin, derrière elle, le léger frémissement d’une chevelure, d’un suaire ou d’une draperie - image survivante de la turbulence du désir - annonce son avènement.

A travers la quête des connexions femmes/nature, ce sont nos « gestes d’humanités » que nous aident à reconsidérer Elodie Lefebvre, Silène Audibert et Mari-Pierre Escudié. Affirmer leur puissance, c’est libérer le besoin vital et urgent de recréer les liens avec le vivant, de régénérer le sensible, de repeupler l’imagination, de réinventer collectivement les valeurs de ce monde que nous portons autant qu’il nous porte, et dont nous avons la responsabilité.


Pascale Saarbach

1. Georges Didi-Huberman, Désirer désobéir. Ce qui nous soulève, Paris, Minuit, 2019, p.25.
2. Pierre Delion, Fonction phorique, holding et institution, Toulouse, Erès, 2018.
3. En s’appuyant sur la formule de Donald Winnicott, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury a récemment défini le soin comme « élaboration imaginative ». Cf. Cynthhia Fleury, Le soin est un humanisme, Paris, Gallimard, 2019.
4. Isabelle Stengers, Résister au désastre, Wildproject, 2019, p.26.
5. Voir, à ce sujet, Carolyn Merchant, The Death of Nature : Women, Ecology and the Scientific Revolution, 1980.
6. Starwhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, Paris, Cambourakis, 2015, p.129.
7. Clarissa Pinkola Estés, Femmes qui courent avec les loups. Histoires et mythes de l’archétype de la femme sauvage, Paris, Grasset, 1996.
8.Henri matisse, « Notes de Sarah Stein », in Ecrits et propos sur l’art, Paris, Hermann, 1992, p.66.
9. Georges Didi-Huberman, op.cit., p.73.
10. Silvia Federici, Caliban et la sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Paris, Entremonde, 2014.
11.Nous reprenons ici l’expression à Yves Citton dans son ouvrage, Gestes d’Humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Paris, Armand Colin, 2012.

Derniers jours

Exposition jusqu'au 5 Mars - Visite sur rendez-vous
PORTARE Acte III,
scène de recherche / Service culturel de l'INSA.
Galerie du Centre des Humanités et Agora, Insa Lyon

Acte III. Portare
Soulever, aimer, un monde porté.
Après les actes I. La Llova et II. Antre, l'exposition Portare parachève ce temps de résidence sur les liens femmes/nature en forme d'autopoïèse (1). Témoignage de leur processus de création, les trois artistes-chercheuses livrent un travail qui met en jeu la fonction phorique, qui est l'acte de porter, de soulever, voire de responsabiliser. Pour dire la présence au monde du féminin, le lien à autrui en constitue l'expression puissante et irréductible des corps vécus, dans leurs dimensions physiques, émotionnelle et politique. Avec une direction de travail intitulé Soulèvement, usant du grès et de la porcelaine, Élodie Lefebvre s'interroge sur ce que portent les femmes au sein de la structure sociale et la possibilité de s'en libérer. Silène Audibert dessine le motif d'une femme qu'elle imagine en lente progression au bord d'un fleuve qui remonte les corps d'arbres charriés par ce dernier. Marie-Pierre Escudié recherche les modalités de la responsabilité dans la vie sensible. Par le prisme de la fonction phorique, elle explore ce qui nous lie au monde et tente de situer la responsabilité intime dans les perspectives féministes et écologiques. Comment être en responsabilité face au monde ? Telle est la question que continue d'explorer, sans l'épuiser, cette scène de recherche. (1) L'autopoïèse est la propriété d'un système à se produire lui-même, en permanence et en interaction avec son environnement.

Découvrez le texte de Marie Pierre Escudié réaliser pour ce dernier temps d'exposition
https://drop.sans-nuage.fr/r/yYv2yBoqlO#wBgbuC9ll94B5gyaytzSkM1d9lfWX5meWJ4PogAc7EA=
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Résidence INSA 2019-2020
dialogue d'artistes
insa-lyon/chroniques-culturelles

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Acte II

- L'Antre
Fouiller, entrer dans le creux, et faire émerger

Ce deuxième temps de résidence constitue une traversée des formes du pouvoir-du-dedans, inspiré par l’activiste et sorcière Starhawk. La réunion des trois femmes chercheuses sur la dimension archaïque du rapport femmes/nature commence du premier acte de revendication de la Femme sauvage, La Llova, incarnée dans des formes mémorielles, physiques, géologiques et biographiques. Cette recherche se prolonge par l’étude de ce qui est caché, tu, oublié des liens entre femme et nature dans la vie politique. L’acte II, Antre est le temps de l’exploration dans la grotte des louves, dans la cavité anatomique, afin de défaire les multiples recouvrements. Depuis l’en dessous, la terre, le bas et l’obscur, le travail introspectif fait surgir les racines de l’émotion et de la liberté.

Silène Audibert compulse des visions dans lesquelles les corps dessinent leurs contours du dedans au dehors. à partir du corps et de son enveloppe, ces feuilles forment une collection sur les sujets de l’intime que l’éco-féministe aborde dans les liens de nature et société en se rapprochant de ce qui fait
la vie, la jouissance, le sexe. C’est l’acte du dessin qui guide l’expérience du plaisir dans le désir de faire venir la forme.
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Acte I - La Llova
Se baisser, ramasser, réinsuffler de la vie à partir des ruines de ce monde.
L’exposition Acte I La Llova synthétise la première étape de recherche sur les connexions entre Femmes/Nature. Projet pluridisciplinaire entre art et sciences humaines et sociales, des réflexions communes et une mise en regard des pratiques ont commencé à partir des histoires réelles et imaginaires, singulières et collectives, qui honorent les cycles de la vie, les rituels, les savoirs traditionnels, les êtres humains et non humains. La démarche relationnelle mise en oeuvre favorise les connexions entre les artistes-chercheuses elles-mêmes, dans une forme expérimentale de sororité.
Les dessins de Silène Audibert illustrent le voyage mystique de l’esprit et du corps féminins. L’os, tel un costume porté dans cette traversée, pare le corps et fait apparaître la structure, élément imputrescible qui porte le germe d’une renaissance possible. Les sculptures d’Elodie Lefebvre présentent des formes originelles, d’où jaillissent une essence irréductible du féminin. Il émerge des oscillations temporelles et spatiales, au-delà des couches sédimentaires (et sociétales) dont ces formes s’extraient. Le texte de Marie-Pierre Escudié situe dans l’écoféminisme une prise en charge profonde des responsabilités écologiques et sociales, source d’un engagement politique et sensible renouvelé.